Sous la surface de la vie quotidienne, un silence singulier peut s’installer lorsqu’une maladie entre dans une maison. Ce n’est pas le silence du vide, mais une présence plus lourde, faite de tout ce qui ne se dit pas : la pesanteur d’une chambre d’hôpital, son calme presque étouffant, qui semble franchir le seuil de la maison et se déposer peu à peu dans les gestes les plus ordinaires de la vie familiale. Tout continue, et pourtant, plus rien n’est tout à fait comme avant.
Il y a quelque chose d’étrange à être jeune face à une réalité que l’on ne peut changer. Le monde continue de nous demander de grandir, d’apprendre, de faire des projets, de prendre part à la vie ordinaire, tandis qu’en dessous, une autre réalité s’est déjà installée. Le temps se divise alors entre ce qui est en train d’arriver et tout ce qu’il faut continuer à vivre comme si de rien n’était.
C’est peut-être l’une des solitudes particulières de l’enfance : comprendre assez pour sentir le poids de ce qui arrive, sans être encore capable de savoir où déposer ce poids. La peur existe avant les mots. L’attente devient une manière d’habiter le temps. On apprend à déchiffrer les silences avec autant d’attention que les paroles — les pauses dans une conversation, les expressions sur le visage des adultes, le calme soudain qui tombe sur une pièce.
J’avais moi-même connu ce paysage, bien avant d’avoir les mots pour le reconnaître.
Des années plus tard, j’en retrouverais un écho inattendu dans un lieu que je n’aurais jamais imaginé : Mon voisin Totoro, le chef-d’œuvre du Studio Ghibli.
Pour ceux qui ont vécu dans l’ombre d’une chambre d’hôpital, quelque chose de plus profond se révèle sous la magie et la fantaisie qui ont fait la renommée du film. Car au fond, Mon voisin Totoro saisit quelque chose que les récits sur l’enfance parviennent rarement à exprimer : ce que signifie vivre avec la peur avant même de savoir lui donner un nom. L’attente, longue et suspendue. L’angoisse qui surgit dans les moments de silence. Cette intuition obscure qu’une personne que l’on aime est en train de nous échapper, et l’impuissance de ne pas être assez grand pour empêcher ce qui est en train de se produire.
On commence alors à vivre dans les ombres. On devient attentif aux silences qui nous entourent, aux expressions sur les visages des adultes, à ce qui est dit comme à ce qui ne l’est pas. On comprend sans que personne ait besoin de nous expliquer. Et, peu à peu, sa propre peur devient une chose de plus à apprendre à porter en silence, parce qu’il n’existe pas d’autre manière de continuer à vivre avec elle.
C’est l’une des vérités silencieuses que Totoro incarne : cette présence étrange et douce qui appartient à un monde où la peur n’est pas la seule chose qui existe.
Lorsque le monde qui nous entoure devient difficile à habiter, il nous reste parfois la possibilité de nous réfugier, ne serait-ce qu’un instant, dans une réalité qui nous soutient. Le monde intérieur demeure. L’imagination ouvre un espace où quelque chose d’autre peut encore exister, un endroit où nous ne sommes plus entièrement définis par ce que nous craignons de perdre.
C’est peut-être cela que j’ai reconnu dans le film, des années plus tard. Non pas une réponse à ce qui s’était passé, ni une histoire qui aurait rendu le deuil plus facile à comprendre, mais la reconnaissance d’un paysage que j’avais autrefois habité sans avoir les mots pour le décrire : cette étrange coexistence de l’ordinaire et de l’insoutenable, de la peur et de l’émerveillement, de la conscience qu’une chose terrible peut arriver et de la capacité, malgré tout, à regarder le monde avec attention.
Peut-être certaines histoires ne nous trouvent-elles que lorsque nous sommes assez grands pour comprendre ce que nous n’avions pas su nommer lorsque nous les avons rencontrées pour la première fois. Nous y revenons des années plus tard et découvrons qu’une partie de nous nous y attendait depuis toujours.
Écrire ceci est ma manière de jeter un pont entre une douleur intime et l’art. Ma mère n’est plus là, et les ravages du cancer du pancréas ont profondément redessiné le paysage de ma vie. Mais regarder en arrière à travers le prisme du réalisme magique de Miyazaki me rappelle que, même dans les moments les plus sombres et les plus impuissants, quelque chose de l’enfance — son imagination, sa capacité d’aimer, sa force insoupçonnée — peut demeurer un refuge.
Je ne crois pas que l’imagination puisse nous protéger de la perte. La vie ordinaire ne le peut pas davantage. Elles peuvent seulement nous offrir un endroit où nous tenir tandis que le monde autour de nous est en train de changer.
C’est peut-être cela que je trouve aujourd’hui dans Totoro. Non pas une échappatoire à ce qui s’est passé, mais le rappel que le monde qui nous effraie n’est jamais le seul monde que nous habitons.
Nous ne pouvons pas toujours empêcher la pluie de tomber. Mais parfois, à condition de regarder assez attentivement, nous pouvons trouver un peu de réconfort dans les ombres, en attendant que l’orage passe.